Le vélo Decons

 

    NOMBREUX SONT LES OBJETS HIGH TECH SURFANT SUR LA VAGUE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE, prétendant oeuvrer à une action écologiste : panneaux solaires améliorés par des nanomatériaux, détecteurs électroniques de pollution, éoliennes industrielles, voitures propres, piles à combustibles... On en arriverait presque à croire que la technologie pourrait arriver à réparer les dégâts commis par des dizaines d’années de développement de la société industrielle. Que le serpent pourrait se soigner la queue... À Marseille, après avoir éventré la ville pour mettre en place un tramway aussi « beau, propre et silencieux » que l’énergie qui le fait rouler, à savoir le
    nucléaire, voila qu’on nous inflige un nouvel attrape-bobos écolo : le vélo Decons. En octobre 2006, la mairie de Marseille a signé un contrat avec la société JC Decaux, le plus envahissant des publicitaires, qui prévoit la mise en place de 1000 vélos Decons en libre-service. En contrepartie, Decaux se voit attribuer le marché du mobilier urbain (panneaux publicitaires et abri-bus) pour 13 ans. Comme à Lyon, comme à Paris... Uniformisation des villes par un mobilier urbain identique, jusqu’à la nausée : cars de CRS, vaches, tramway, parcmètres et maintenant les bornes électroniques des vélos Decons.


    CONTRÔLE DE L’ESPACE, DES CORPS, DES COMPORTEMENTS, DES DÉPLACEMENTS... Que tout devienne toujours plus normé, plus encadré, plus surveillé. Avec des nouveaux flics pour verbaliser les cyclistes, calmer ceux qui pensent qu’en vélo on circule plus librement, et même de nouvelles amendes prévues pour les piétons qui se risqueraient à traverser hors des passages autorisés... Concrètement, un peu partout dans Marseille, enfin, c’est-à-dire partout au centre-ville et dans les quartiers riches, pas dans les quartiers nord où sévit toujours le couvre-feu des transports en commun pour limiter les déplacements intempestifs, on peut grâce à sa carte bleue magique prendre un vélo Decons dans l’une des 80 stations et le reposer dans n’importe
    quelle autre. La première demi-heure est gratuite, puis chaque heure coûte un euro.


    LES VÉLOSDECONS SONT BOURRÉS DE COMPOSANTS ÉLECTRONIQUES, vérifiant la pression des pneus, la tension des freins et le bon fonctionnement des phares. Dès qu’un capteur détecte une anomalie, le vélo reste attaché à sa borne, grâce à un système d’attache particulièrement lourd intégrant une batterie électrique. Les nombreuses dégradations (involontaires ou volontaires) subies par ces vélos font travailler quotidiennement une dizaine de personnes dans un atelier de maintenance. D’autres en camions, passent leur journée à déplacer les vélos Decons des stations pleines (en bas des côtes) à celles vides (en haut des côtes). Les fameuses stations encombrent les trottoirs même à vide, prenant deux fois plus de place que des vélos normaux.
    Un vélo Decons pèse environ 23 kg, soit près du double d’un vélo. Selon JC Decaux, un vélo Decons lui revient, entre l’achat et l’entretien à 3000 euros. Des hordes de cadres dynamiques
    dévalant la rue de la république relookée sur des vélos Decons, tous identiques, bleu et gris, les couleurs à la mode, assortis au tramway et à leur costume-cravate. Des touristes béats
    et des jeunes branchés hilares se ruant compulsivement sur le nouveau gadget...


    HIGH TECH PARTOUT, AUTONOMIE NULLE PART.

    RENFORCER ENCORE ET TOUJOURS LA DÉPENDANCE DE LA POPULATION à l’égard de la technologie,
    banaliser l’introduction des petites puces dans chaque objet de notre quotidien...Le cynisme d’utiliser l’argument écologiste pour nous les faire bouffer... Roulez ! Vous êtes fliqués !
    Grâce aux puces et aux GPS, on peut en effet connaître tous les déplacements de chaque utilisateur des vélos Decons. Mais, nous répond-on, fliqués, nous le sommes déjà, par l’utilisation de notre carte bleue, de notre téléphone portable, de notre carte de transport lisible à distance... Effectivement, nous le sommes déjà. Est-ce une raison pour accepter de l’être une fois de plus ? Ne devrait-on pas se servir de chaque arrivée d’un nouveau type de flicage pour mieux le dénoncer et remettre en cause les précédents ? Sommes-nous résignés à la surveillance permanente, omniprésente et sournoise ? À être tracés dans nos achats, nos déplacements, nos activités, nos contacts... Dans les moindres aspects de notre vie quotidienne ? L’apparente simplicité des vélos en self service permettrait à beaucoup de personnes de découvrir la pratique du vélo.... Peut-être, mais c’est une utilisation du vélo totalement récupérée par le monde marchand, vidée de sa force. La bicyclette est à la base un formidable instrument d’autonomie : elle permet de se déplacer quand on veut, où l’on veut, sans carburant ; sa mécanique est assez simple pour permettre des réparations individuelles. Avec les vélos Decons, les cyclistes ne sont plus acteurs de leurs déplacements, mais sont infantilisés pour devenir, une fois de plus, de simples clients : il n’y a rien à faire, on ne peut plus les réparer, il suffit juste de s’en servir en échange de supporter des centaines de publicités le long des rues. Se déplacer en vélo devient un acte marchand et robotisé de plus.


    NOUS NE VOULONS PAS D’UN MONDE TOUT BEAU, TOUT LISSE, et entièrement sous contrôle. Sous contrôle des puces détectant n’importe quel mal. Sous le joug de technologies nous maintenant en survie dans un univers vide de sens. Nous pensons qu’il est impossible de séparer le bébé de l’eau du bain. D’avoir le « bon » côté des technologies sans en avoir les mauvais. Pour lutter contre les conséquences, nous voulons avant tout supprimer les causes.


    NON À LA PROLIFÉRATION DES PUCES !
    VIVE LES PNEUS CREVÉS !