Suicide & lutte de classe

 

    « Ouvriers, ouvrières, il est 8 heures du matin. Ce soir, lorsque vous sortirez
    il fera déjà nuit. Pour vous la lumière du soleil, aujourd’hui encore, ne
    brillera pas. Vous ressortirez fatigués, vidés. Convaincus d’avoir gagné
    votre journée alors qu’au contraire, vous aurez tous été volés... Oui, nous disons
    bien volés... De huit heures de votre vie. L’usine est une prison et d’une
    prison, on s’évade. »



    LE 24 SEPTEMBRE 2007, un employé du techno-centre Renault
    de Guyancourt dans les Yvelines s’est suicidé à son domicile.
    En un an, quatre travailleurs de ce centre de recherche d’où
    sortent les nouveaux modèles du leader français de l’automobile se
    sont donnés la mort. Au moins deux autres ont tenté de se suicider.
    Les premiers de cette série de suicides à Renault qui ont déclenché
    quelques manifestations se sont produits quelques temps à peine
    après l’annonce d’un nouveau plan stratégique appelé Contrat Renault
    2009. En pleine restructuration mondiale et brutale de ce secteur
    clef de l’économie internationale, toutes les firmes en féroce
    concurrence réorganisent matériellement les processus de production
    afin, bien sûr, d’en améliorer la productivité. Rappelons que le
    taylorisme, le fordisme et toyotisme ont été initiés dans les ateliers
    de fabrication automobile avant d’être étendus à l’organisation
    scientifique de l’ensemble du monde du travail.
    En l’occurrence le nouvel objectif fixe depuis 2006 aux 12000 ingénieurs
    et techniciens de Guyancourt de sortir 6 nouveaux
    modèles par an au lieu de 4, avec diminution de certains effectifs
    et menaces classiques de délocalisation vers le Brésil et
    la Roumanie. On imagine volontiers les pressions et le stress
    croissant en proportion pour des travailleurs certainement
    zélés d’un techno-centre qui joue le rôle de vitrine pour Renault.
    A l’initiative de ce plan, le nouveau président de Renault,
    Mr Ghosn, tout juste arrivé après avoir redressé Nissan
    déclare en mars 2007 à une assemblée de 2500 cadres : « Le
    management est une notion fondamentale parce qu’elle touche à la
    première ressource d’une entreprise : les hommes et les femmes ».
    On ne saurait mieux dire que le capitalisme vit avant tout de
    l’exploitation de la force de travail.


    « Je ne sais comment vous appeler... Messieurs les travailleurs, ou
    bien ouvriers... camarades... messieurs les camarades... Je ne sais pas.
    Nous, quand on entre dans l’usine, il faisait encore nuit et le soir quand on
    en sort, il fait déjà nuit. Mais alors quelle est notre vie ? Notre vie, c’est de
    la merde ?Tant que nous y sommes, pourquoi on ne doublerait pas les cadences
    demain. Travaillons même le dimanche. Pourquoi on ne travaillerait
    pas aussi la nuit ? Ensuite on pourrait amener nos femmes et nos
    enfants. Et puis les mômes pourraient travailler ici, les femmes pourraient
    nous faire à manger pendant le travail. Et on y va, sans perdre la cadence !
    On continue... Et vas-y. Vas-y, vas-y. Et vas-y, pour finir par en crever ! »



    EN FRANCE où, rappelons-le contrairement aux idées reçues,
    les ouvriers sont encore 6 millions pour environ 25 millions
    de travailleurs. On estime à au moins un par jour le nombre
    de suicides liés directement aux conditions de travail et donc de vie.
    Puisque le travail est censé structurer l’ensemble de nos existences
    et de l’organisation sociale. Ces derniers mois, on semble assister à
    une augmentation de ce chiffre chez les travailleurs et les cadres de
    grandes entreprises : Peugeot Citroën, Areva, etc. Notons qu’une
    bonne partie de ces suicides se passe directement sur les lieux de
    travail face aux collègues et aux supérieurs. C’est dans tous les secteurs
    que les contraintes de rythmes et de charges mentales sont
    toujours plus fortes. Au Japon, pays où le management est un modèle
    de paix sociale et de production de qualité, on chiffre à 2500 par
    an le nombre de Karochi comme on y appelle la mort par surmenage
    ou suicide lié au travail. Profitons-en pour donner une autre
    estimation, certainement pas sans lien. 2 200 000 travailleurs meurent
    chaque année dans le monde d’accidents du travail ou de maladies
    professionnelles ; au moins 5 accidents mortels par jour en
    France. Quand on vous parle de guerre de basse intensité....


    « Ouvriers, n’acceptez le chantage des dirigeants de vos
    syndicats. Vos syndicats sont les larbins, les esclaves
    de vos patrons. Ce sont des réformistes. A la violence
    patronale, répondez par la violence révolutionnaire.
    Sabotez la production,
    refusez de travailler.. . »



    L’ACCROISSEMENT, encore moins
    médiatique que celle du stress
    ou des troubles musculo-squelettiques, de l’absentéisme (7% en France en 2003 contre
    en moyenne 3% dans les années 90), de grèves sauvages et
    autres débrayages, de la pratique du sabotage en entreprise
    est une autre expression de la pression exercée sur les
    travailleurs et les résistances alors développées. Probablement
    de plus en plus individuelles au regard de l’atomisation organisée
    de la société. On peut certainement parler de conflits complexes
    et sourds et d’un désaveu certain pour des syndicats qui,
    plus que jamais, remplissent leur rôle d’allié objectif du patronat
    pour le maintien de la paix sociale. En étant par exemple les premiers
    à voler au secours des entreprises prétendues en difficultés.
    Lorsque pour de multiples raisons - peur du licenciement,
    peur du chômage, ruptures de solidarités suite à l’éclatement
    des unités de travail, parcellisation et isolement des postes de
    travail - il devient difficile de faire grève, la lutte de classe prend
    des formes qui, pour être moins visibles, sont tout aussi efficaces
    dans leurs incidences sur la productivité, clef de la compétition
    capitaliste et de l’extraction de la plus-value, donc du profit.
    Même dans les conditions les plus dures de l’exploitation du
    travail, la lutte de classe existe et prend des formes indirectes.
    Pensons aux résistances ouvrières dans l’Allemagne nazie.
    Les possibilités et l’ampleur de telles formes de luttes de
    classe dépendent bien sûr de la structure de l’organisation de
    la production.


    « # Deux heures de grève ne servent à rien. Mieux vaut passer nos
    jours et nos nuits dehors, plutôt que de travailler dans ce bagne. J’y
    laisse ma peau.
    # Qu’est ce que vous voulez faire ?
    # Personne n’entrera aujourd’hui. Même pas les cadres.
    # Mais la police est là. Comment on va faire ?
    # La police est toujours sur les lieux. Et si elle n’y est pas, y’a toujours un vendu pour l’appeler.
    # Seulement pour l’instant c’est pas l’heure de provoquer des affrontements...
    # Mais avec vous, c’est jamais l’heure d’affronter qui que ce soit...
    # C’est vrai, c’est vrai...
    # Que ce soit la direction ou la police... »


    MAIS MÊME CES FORMES DE LUTTES peuvent avoir une limite.
    Des armées de sociologues et de directeurs de ressources
    humaines s’emploient à les traquer et à les réprimer. Les
    émeutes des travailleurs du textile au Bangladesh en 2006, les
    grèves sauvages en Égypte, en Chine et ailleurs montrent que
    lorsque sont atteintes les limites des résistances à l’exploitation quotidienne
    le seul recours devient la grève sauvage et l’émeute dans
    une attaque qui, bien que surgissant des conditions d’exploitation,
    est non seulement une attaque contre le régime politique qui impose
    ces conditions, mais aussi une attaque, bien que non formulée
    comme cela, contre le système capitaliste même, contre le travail, la
    marchandise et l’Etat. Bref contre tout ceux qui voudraient nous
    empêcher de vivre.


    « Ouvriers, ouvrières, vous devez imposer à vos syndicats les bases d’une
    plate-forme révolutionnaire. Le travail ne doit pas continuer, il faut l’abolir
    tout de suite. »