Et au Maroc ?

 

    Que s’est-il passé à Sidi Ifni ?


    MAI 2005
    Première manifestation sans heurt devant la maison du pacha (équivalent du sous préfet ). Les revendications sont :
    # Faire de Sidi Ifni, une ville de 20000 habitants, une préfecture.
    # Rattacher Sidi Ifni à la région administrative de Guelmime, province du Sahara occidental et non plus à celle de Tiznit au vu des relations historiques et tribales.
    # Finir la construction du port de Sidi Ifni.
    # Améliorer la liaison entre Ifni et Tan-Tan (160 km de route).
    # Mettre en place des projets de développement pour créer de l’emploi chez les jeunes d’Ifni.

    JUIN 2005
    Face à l’absence de réponses aux revendications, une deuxième manifestation qui se solde par une intervention violente d’environ 600 membres des forces de l’ordre.
    Bilan officiel : 60 blessés et un mort. Suite à cette manifestation, il en a résulté la
    construction de la première tranche (39 km) de la route entre Ifni et Tan-Tan au sud.


    30 JUIN 2006
    Attaque du convoi du préfet de Tiznit ; le préfet s’en tire avec une clavicule cassée. Les manifestations et la répression durent depuis mai 2006.


    30 MAI 2008
    12 jeunes chômeurs habitant Ifni bloquent la sortie du port de la ville pour réclamer un emploi. Ils barrent la route avec des remblais et installent des tentes à coté. Entre 80 et 90 camions remplis de poissons sont désormais bloqués à l’intérieur. 1200 personnes défilent dans les rues de Sidi Ifni en soutien. Les flics de Sidi Ifni n’interviennent pas de peur des représailles de la population, ce qui en effet est déjà arrivé par le passé. Le préfet se rend sur place pour parlementer avec les chômeurs : la discussion s’avère impossible.


    3 JUIN
    Une réunion est organisée avec des représentants de la population locale et des responsables des RG, de la DST, du ministère de l’intérieur, le président de la région
    et le préfet d’Agadir. Lors de cette réunion la population reçoit des menaces d’intervention par la force si elle ne stoppe pas les manifestations et si le port n’est pas débloqué. Une manifestation est alors organisée pendant le temps de la réunion, à la fois pour réclamer les revendications ainsi que pour soutenir les 12 chômeurs. Blocages et manifestations perdurent jusqu’au vendredi 6 juin.


    5 JUIN
    Entre 4 et 6000 forces auxiliaires, forces d’intervention rapide et gendarmes s’installent à Tiznit à 60 km en prévision de l’assaut de la ville de Sidi Ifni. En soirée après 22h le convoi se met en route : la population de Sidi Ifni est prévenue et sort alors dans les rues. Informé de l’absence d’effet de surprise le convoi fait demi-tour et se repositionne à Tiznit.


    6 JUIN
    La tentative de médiation en est à l’échelle nationale : croyant à une possibilité de
    négociation, beaucoup de gens de Sidi Ifni rentrent chez eux, sauf des jeunes (entre 100 et 300) qui restent dans les rues de la ville. Il va s’avérer que cette réunion était en réalité une tentative de diversion.


    7 JUIN
    4h et demi du matin, l’armée lance l’assaut sur deux fronts. Par l’entrée de la ville lorsque l’on arrive de Tiznit et par la mer au niveau du port bloqué par les chômeurs. Les unités spéciales arrivent en zodiac. Les affrontements sur les deux fronts dureront de 4h jusqu’à 11h. Ceux qui sont à l’extérieur de leurs habitations se font interpeller ou tirer dessus par balles en caoutchouc, idem pour ceux qui tentent d’observer par leurs fenêtres. Dans le centre de la ville tomberont au moins quatre personnes chez les civils,
    deux ont été écrasés par les 4x4 des forces répressives, un troisième est mort en pleine rue suite aux coups qu’il a reçu et le quatrième est mort après avoir reçu une balle en caoutchouc au niveau de la tête. Sur le front du port des tirs à balles réelles auraient
    eu lieu mais tout le monde s’est vite enfui et il n’y aurait pas eu de victimes. Un manifestant a été sodomisé avec une matraque en public en pleine rue. Des unités sont entrées dans les habitations en fracassant les portes et ont tabassé puis arrêté tous
    les jeunes qu’ils trouvaient. Si il n’y avait pas de jeunes ils arrêtaient les femmes ou les soeurs. Deux femmes ont été violées chez elles par des soldats, de plus il y a eu au moins quatre tentatives de viol dans les locaux du commissariat. Les viols auraient été limités grâce aux accrochages internes entre soldats extérieurs et soldats possédant de la famille dans le quartier nord de la ville où ont eu lieu le plus d’affrontements. De l’argent et des bijoux ont été volés, des pièces d’habitations saccagées. À ce jour, les personnes concernées n’ont pas porté plainte puisque le commissariat est toujours occupé par des militaires qui tabassent tous ceux qui viennent se plaindre. Des personnes parviennent à s’évader par les toits et à se réfugier dans les montagnes qui bordent la ville, mais elles se feront arrêter pour la plupart. C’est en pourchassant les fuyards que deux flics trouveront la mort ; l’un tué par les manifestants en fuite, l’autre mortellement mordu par un chien errant. Tout le personnel de l’hôpital a été évacué pour être remplacé par du personnel militaire. À 9h les gendarmes se retirent tout en restant sur les diverses routes qui relient la ville au monde extérieur, il ne reste que les forces auxiliaires et la police qui mettent en place une vaste opération de nettoyage pour enlever les traces d’affrontement : ramassage des douilles au sol, masquage des impacts sur les murs. Des contrôles systématiques d’identité sont mis en place pour les
    jeunes qui sont aperçus dans les rues de la ville. À 12h des hélicoptères et des brigades canines vont fouiller la montagne. On déplore au total 300 arrestations, en général ils ont été déshabillés, leurs yeux bandés, allongés les uns à coté des autres puis ont été piétinés et tabassés. 140 personnes classées « non militantes » sont tabassées puis relâchées rapidement, les 160 autres classées comme « militantes » sont déplacées à l’extérieur de la ville pour y être torturées. 110 personnes sont placées au commissariat de Tiznit et pas de nouvelles des cinquante autres malgré les recherches de leurs familles. Les lieux de leur incarcération sont tenus secrets. 11 des 12 chômeurs qui bloquaient le port ont été arrêtés, à ce jour aucune nouvelle du 12ème.


    8 JUIN
    Dans la matinée a lieu une tentative de réunion des habitants dans le quartier à l’entrée nord de la ville, ils sont très vite encerclés et beaucoup sont arrêtés. Sur la route entre Guelmime et Ifni sont installés quatre barrages en plus du barrage habituel.
    Tout jeune qui est arrêté à ces barrages est interrogé et fouillé, s’il possède du matériel photo ou caméra celui-ci est confisqué. Dans le centre ville des PC et des téléphones portables ont été réquisitionnés pour tenter de limiter les communications vers l’extérieur. Les communications téléphoniques sont surveillées. L’ordre a été donné de ne délivrer aucun certificat d’agression, les autorités marocaines démentent qu’il y ait eu des morts. Les chaînes 1 et 2 ont parlé de manifestation pacifique et n’ont fait
    état que de l’arrestation des 12 chômeurs. Le Premier ministre marocain s’est exprimé sur la première chaîne pour dire que la population de Sidi était très calme et pour nier qu’il y ait eu des morts. De vieilles vidéo de 2004 ont été passées pour faire croire
    qu’il ne s’était rien passé ce samedi 7 juin 2008.


    12 JUIN
    Grève générale dans la ville pour demander le retrait des flics. A 18h ceux-ci quittent leurs positions dans les quartiers chauds et ils se concentrent autour du commissariat, de la caserne et dans les différentes écoles et lycées de la ville. En soirée quatre cadavres ont été retrouvés sur la plage à 8 km au sud de la ville. Aux questions de la population portant sur l’identité des naufragés, le préfet a déclaré qu’il s’agissait d’africains clandestins (Sidi Ifni étant une voie de départ vers les Canaries).


    15 JUIN
    Un homme âgé de 74 ans en chaise roulante a été tabassé avec son fils par les flics ; il est décédé suite aux coups reçus.


    16 JUIN
    8000 personnes manifestent pour réclamer le départ des forces de l’ordre, la libération des détenus, une enquête sur les meurtres, les vols, les agressions sexuelles, les viols et les tortures commis par les forces de répression. Les forces auxiliaires sont intervenues pour disperser la manifestation. Un jeune de 16 ans a été grièvement blessé au niveau de la tête par une bombe lacrymogène. En soirée sept personnes libérées par le juge d’Agadir sont accueillies en héros par la population.


    17 JUIN
    La population commence un sit-in.


    26 JUIN
    Le centre marocain des droits de l’homme organise une conférence de presse au siège des avocats de Rabat pour présenter son rapport concernant ce qu’il s’est passé le 7 juin à Sidi Ifni. Deux témoins ont présenté leurs témoignages. Meriem une jeune fille de 22 ans a été arrêtée par deux flics le matin en rentrant chez elle. Pendant une journée les policiers l’ont torturée, l’ont déshabillée totalement, ont tenté de la violer au sein du commissariat de la ville avant de la relâcher. Mohamed un jeune menuisier de 32 ans a été arrêté dans son atelier par les flics. Torturé, violé avec une matraque et gravement blessé au niveau des testicules. Cette conférence a été animée par Sbelim Brahim directeur du centre marocain des droits de l’homme de Sidi Ifni. Après la fin de la conférence, la voiture transportant les deux témoins, la femme de Sbelim Brahim et un autre militant des droits de l’homme a été assiégée par les flics qui les ont amenés au commissariat de
    l’océan à Rabat sous prétexte que la plaque d’immatriculation aurait été falsifiée.


    27 JUIN
    1h30 du matin, 20 hommes en civil ont saccagé la demeure de Sbelim Brahim à Rabat pour le kidnapper et l’amener à un endroit inconnu jusqu’au 30 juin où il a été placé dans la prison de Salé.


    30 JUIN
    La journée célébrant l’indépendance de la ville de la colonisation espagnole, la population a décidé de la fêter à sa manière. Dès le matin tous les habitants se sont habillés en noir et ont défilé dans les principales avenues de la ville. L’après-midi ils ont décidé de reprendre un sit-in dans le quartier Boulalam jusqu’à la satisfaction des revendications, la libération de tous les prisonniers et des personnes kidnappées et la suspension des poursuites judiciaires contre les jeunes réfugiés dans les montagnes.


    1ER JUILLET
    Vers 5h, 20 estafettes, chacune contenant 17 flics, ont attaqué le lieu du sit-in. À ce moment-là, 15 jeunes se trouvaient dans les tentes. Les flics ont commencé par enlever les drapeaux, les banderoles et démonter les tentes. Les 15 jeunes ont réveillé les habitants qui sont rapidement arrivés sur les lieux, ils ont essayé d’expliquer que leur
    sit-in était pacifique mais les flics ont arrêté un homme. Les jeunes ont commencé à affronter les flics, et ce jusqu’à 6h30, heure à laquelle l’ordre a été donné aux flics de se retirer en attente des renforts. Bilan : plusieurs flics blessés, 4 jeunes arrêtés, 13 autres blessés. Vers 8h à peu près 150 jeunes se sont rassemblés sur le lieu du sit-in ; l’info a été diffusée dans la ville et les habitants des autres quartiers ont rejoint le sit-in. 600 personnes étaient déjà là, les drapeaux, les banderoles, les tentes ont été remis en place. A midi, les habitants ont mis fin au sit-in quand ils ont appris que des renforts allaient arriver d’Agadir : 4 camions de gendarmes, 50 estafettes de forces auxiliaires et 30 estafettes de brigades d’intervention rapide.


    AOÛT
    Les habitants de Sidi Ifni et des régions voisines ont organisé une nouvelle manifestation cette semaine pour protester contre le chômage et le sous-développement dans la région. Des forces de police ont été envoyées mardi 19 août pour disperser quelques 300 manifestants qui avaient entamé la veille un nouveau blocus du port de la ville, empêchant plus d’une centaine de camions transportant du poisson de quitter le port. Selon les habitants, les manifestants, dont certains venaient des villes voisines (Tiznit, Agadir, Guelmime...), avaient allumé des feux à plusieurs endroits et jeté des pierres sur les forces de l’ordre. Comme elle l’avait fait lors des précédentes échauffourées du 7 juin, la police a répliqué par des gaz lacrymogènes et a entouré des quartiers entiers, en particulier le quartier Djebel Boulalam. La police a procédé à un certain nombre d’arrestations à l’issue de la manifestation de mardi mais est toujours à la recherche des organisateurs. La réaction officielle des autorités ne s’est pas faite attendre : Le ministre de l’intérieur Schrakil Benmoussa a été intransigeant « à l’avenir les forces de l’ordre réagiront contre tout acte de vandalisme avec la fermeté requise ». En filigrane, l’intervention du ministre dénonce non seulement le vandalisme mais aussi et surtout le fait de s’en prendre à l’économie d’une ville en « prenant en otage » toute une installation portuaire qui emploie plus de 4000 personnes. Au Maroc, en France comme ailleurs.


    A bas l’Etat ! A bas les murs ! A bas les frontières !

    Et à boulmane Dadès ?

    Début janvier 2008, suite à d’importantes chutes de neige qui mettent en danger les habitants des hauts plateaux de la vallée du Dades (manque de nourriture, d’eau et d’électricité), des habitants tentent de rencontrer le Pacha (préfet) afin de lui demander de faire débloquer la route enneigée. La rencontre ne les satisfait pas. Vite rejoints par des habitants de
    la ville, ils bloquent la circulation pendant plusieurs heures, protestants contre la marginalisation culturelle, sociale et
    économique de leur région. Des flics anti-émeutes de Ouarzazate sont appelés en renfort. Violences policières, jets de
    pierres contre la police. Dans la nuit une cinquantaine d’interpellations, 10 incarcérations, des pressions, des intimidations...
    Dans la semaine suivante, un comité de soutien est créé par les familles des détenus, ensuite viennent s’y ajouter des associations, des syndicats et des partis politiques. La mobilisation s’agrandit au fur et à mesure des rassemblements
    devant le tribunal lors des audiences : des manifestations à Boumalne Dades, une marche de protestation à Ouarzazate, une conférence de presse à Rabat. Les médias sont mobilisés, divers articles apparaissent dans différents journaux nationaux. Une forte solidarité internationale, des comités de soutien et des évènements sont organisés en France, Belgique, Espagne, Hollande et Italie. Le 12 mai 2008, les 10 prisonniers de Boumalne Dades sont enfin libérés après 4 mois d’enfermement entre les murs de la prison de Ouarzazate. Lors de la dernière audience 2 des prisonniers ont été acquitté, les 8 autres ont été condamnés à 4 mois de prison et à 1000 dirhams d’amende (environ 100 euros). Motifs d’inculpation : entrave à la circulation, attroupement armé, humiliation d’un fonctionnaire public en service, atteinte au drapeau national. L’Etat marocain n’hésite pas à la moindre contestation ou sur simple suspicion à enfermer afin de détruire toute envie de lutte ! Nombreux face à l’Etat nous pouvons le faire fléchir ! (même si nous préférerions le détruire !). Les détenus de Boumalne Dades sont sortis mais des dizaines d’autres continuent de croupire dans les geôles du Maroc. Ne nous arrêtons pas là, solidarité avec tou-te-s les détenu-e-s du Maroc.