Manifeste contre la société industrielle

 

    PLUS CONNU AUX ETATS-UNIS SOUS LE NOM QUE LUI AVAIT DONNÉ LE FBI : UNABOMBER, Un pour université
    et A pour Airlines, Théodore Kaczynski est connu pour avoir attaqué dans un premier temps des universitaires et des compagnies aériennes par le biais de colis piégés. Il est arrivé plusieurs fois que le colis ne touche pas la personne visée. Par chance, une fois c’est un flic qui fut blessé mais cela n’a pas toujours été le cas et sa méthode s’est parfois révélée plus qu’hasardeuse. Lorsqu’on lui demande pourquoi il en est arrivé à être contre la technologie, sa réponse est : « Pourquoi vous posez la question ? Elle réduit les gens à l’état de rouages dans une machine. Elle nous enlève notre autonomie et notre liberté. »
    En 1978, son premier colis est adressé à un ingénieur en électricité, professeur dans un institut
    de technologie. L’année suivante, en mai, un colis abandonné à l’institut de technologie de North Western est découvert par un étudiant qui est légèrement blessé lorsqu’il s’en empare.
    Au mois de novembre, un envoi postal prend feu dans les soutes du vol 444. 7 mois plus tard, c’est le directeur de United Airlines qui est visé. L’explosion lui arrache une main. Un petit mot disait : « je vous envoie ce livre avec l’espoir que vous serez sensible à son impact social ». En tout, Unabomber
    expédiera 16 colis en 18 ans, blessant 26 personnes dont trois mortellement. Ses cibles sont la plupart du temps des universitaires mais aussi un cadre d’une grande compagnie de pub ou le
    président de la corporation des exploitants forestiers de la Californie, dans tous les cas, des personnes liées au complexe techno-industriel. Dans chaque paquet, on retrouvera les initiales
    FC pour Freedom Club. Il fabriquait entièrement ses colis, allant jusqu’à forger les vis. Il pouvait passer plusieurs jours à fabriquer un interrupteur sans valeur qu’il aurait trouvé facilement
    dans le commerce. Ses envois sont parfois accompagnés de lettre explicative tapée sur une vieille machine à écrire. En 1993, il écrit au New York Times : « Nous sommes un groupe anarchiste
    nommé FC. Nous en dirons davantage sur nos objectifs une fois prochaine »
    Au fil du temps, il écrit de plus en plus. Dans une ébauche de son manifeste, il dira : « grâce à nos bombes, nous espérons augmenter l’instabilité sociale de la société industrielle, et promouvoir des idées hostiles
    à la technologie et offrir des encouragements à ceux qui haïssent le système industriel. »

    En 1995, il propose un marché. Si son manifeste est publié dans un grand journal, il s’attaquera toujours à la société industrielle mais il ne visera plus les personnes.


    LE TEXTE FERA L’EFFET D’UNE BOMBE et plusieurs publications ainsi que traductions suivront. Différentes éditions et traductions qui sont sujettes à polémique. Le manifeste sera rejeté en bloc par les spécialistes en tout genre, philosophes, psychiatres et bien évidemment par les
    universitaires. La presse le qualifiera de prose suintante de clichés soixante-huitards et figé dans le délire néo-hippie de la croissance zéro et refus de l’informatique Big Brother. Son frère, travailleur social, sans doute de gauche, reconnaîtra la façon d’écrire de Unabomber et le balancera au FBI. C’est ainsi que l’on connaît son identité. Kaczynski est aujourd’hui en prison,
    condamné 4 fois à perpétuité. Une nouvelle édition en collaboration avec Kaczynski vient de paraître en anglais ainsi qu’une traduction en français. On y trouve aussi d’autres textes et
    des correspondances depuis sa cellule. Ses propos sont beaucoup moins offensifs, mais il précise bien qu’en tant que prisonnier, s’il encourage une activité illégale dans son courrier, celui-ci ne sortirait pas de prison.


    TED AVAIT ÉTÉ UN ÉTUDIANT DOUÉ EN MATHÉMATIQUES et une carrière universitaire prometteuse s’offrait à lui lorsqu’il démissionna soudainement en 1969 sans donner de raisons. Il s’installa dans une cabane perdue qu’il construisit lui-même. Pendant une vingtaine d’années, il vécut
    seul, sans eau ni électricité dans un endroit sauvage du Montana. Il se nourrissait de boîtes de conserve ainsi que de son potager, de plantes sauvages et de chasse. Un retour à la nature qu’il prône dans son manifeste. Kaczynski vivait dans l’isolement, en quasi clandestinité, en dehors de la société, par mesure de sécurité et par choix. On peut penser que la solitude devait le hanter mais cela donne un point de vue original à ses écrits, en marge des pensées dominantes. Une rupture aussi radicale avec le mode de vie dominant entraîne une rupture dans la façon de formuler ses pensées. Le manifeste part dans tous les sens. Un désordre fort appréciable. Il développe plusieurs thèses dont certaines nous semblent particulièrement
    intéressantes, notamment la critique du milieu contestataire politiquement correct des progressistes de gauche. Le mot leftiste traduit soit par gauchiste soit par progressiste selon
    les éditions. « La gauche politique est la première ligne de défense de la société technologique contre la révolution. En fait, la gauche fonctionne aujourd’hui comme une espèce d’extincteur qui douche et qui noie dans
    l’oeuf tout mouvement révolutionnaire naissant. »
    (introduction à la dernière édition)
    Ou encore l’idée que la société industrielle non seulement nous prive de liberté mais contraint l’espèce humaine à s’adapter à son développement technologique. Ou encore le fait que
    la société industrielle ne se réforme pas, qu’elle doit être détruite mais le mode de destruction comme ce qui en surgira est imprévisible. Il commence par définir ce qu’il nomme littéralement le « processus de pouvoir » (power process). Le processus de pouvoir se compose de 4 éléments. Les éléments les plus identifiables sont : l’objectif, l’effort pour parvenir à cet objectif, la réalisation de cet objectif. Le 4ème élément est plus difficile à définir. Il s’agit du besoin d’autonomie dans le processus de pouvoir. Pour lui, la société moderne bloque ce processus de pouvoir. Il considère comme dégradant le fait de satisfaire au besoin du processus de pouvoir par des activités compensatoires et pense qu’un grand nombre de frustrations et de dysfonctionnements sont liés à l’impossibilité d’enclencher ce processus, simplement du fait que la société moderne permet la réalisation d’objectifs vitaux (nourriture, logement, etc.)
    sans avoir d’efforts sérieux à fournir. L’homme moderne doit parvenir à la satisfaction du processus de pouvoir en grande partie par l’intermédiaire de besoins créés artificiellement par
    la publicité ou par l’industrie du marketing, et par l’intermédiaire d’activités compensatoires. Il pense que le gauchisme et la science par exemple sont des activités compensatoires et les avantages matériels, le confort et l’ascension sociale pallient à la frustration et au manque
    d’autonomie. Aussi, l’identification à un mouvement de masse ou à un grand parti satisfait partiellement le processus de pouvoir.


    UN CERTAIN TON ET DES IDÉES QUI NOUS TOUCHENT D’AUTANT PLUS QU’ELLES ÉTAIENT PRÉCÉDÉES PAR DES ACTES en adéquation nous ont donné envie de citer quelques extraits volontairement choisis de son manifeste L’avenir de la société industrielle. Nous avons choisi certains passages et pas d’autres, surtout ceux avec lesquels nous sommes en désaccord complet : la nature, les primitifs, les enfants, la religion, etc. Il semble que garder un lien avec la réalité, ne pas confondre autonomie et autarcie permet de garder un sens pratique de la critique. Son manifeste est libre d’accès sur le net pour celles et ceux qui veulent en savoir plus.
    Premier paragraphe : « Les conséquences de la révolution industrielle ont été désastreuses pour tout le genre humain. Si le développement de la technologie se poursuit, il est clair que la situation ne fera qu’empirer. »
    Paragraphe 3 : « Si le système s’effondre, les suites en seront également très pénibles mais plus le système s’accroît, plus les conséquences de sa destruction seront désastreuses, c’est pourquoi s’il doit être détruit, il vaudrait mieux que ce soit maintenant. »
    Paragraphe 4 : « Nous réclamons donc une révolution contre le système industriel. Cette révolution ne sera pas politique, elle n’aura pas pour objet de renverser des gouvernements. C’est à la base économique et technologique
    de la société actuelle qu’elle s’attaquera. »

    Note 33 : « Dans une société, les structures économiques et technologiques déterminent davantage les conditions
    d’existence de l’individu que la structure politique. »

    Paragraphe 6 : « Presque tout le monde s’accordera à dire que nous vivons dans une société profondément perturbée, l’un des signes le plus répandu de la folie de notre monde est la mentalité progressiste de gauche. Aussi, un tableau du psychisme de gauche permettra d’introduire à l’ensemble des problèmes de la société contemporaine. »
    Paragraphe 24 : « Les psychologues se servent du terme « socialisation » pour décrire le processus par lequel les enfants sont dressés à penser et agir en fonction des attentes de la société. On dit d’un individu qu’il est bien socialisé s’il croit au code moral de sa société et y obéit et s’il s’intègre harmonieusement dans l’ensemble social. On jugera peut-être insensée l’affirmation selon laquelle la plupart des progressistes sont des individus hyper-socialisés. »
    Paragraphe 76 : « Certains diront : « la société doit donner à chacun l’occasion de son accomplissement ». A ceux-là, nous répondrons que le seul fait que cette occasion soit offerte par la société suffit à lui ôter toute valeur. Les gens ont besoin de trouver ou de construire leurs propres occasions. Aussi longtemps que ce sera le système qui les leur accordera, il les tiendra toujours en laisse. Ils devront la rompre pour devenir autonomes. »
    Paragraphe 97 : « Un homme libre est essentiellement un rouage de la machine sociale et possède seulement un certain nombre de libertés définies et limitées. Ces libertés visent davantage à servir les besoins de la machine sociale que ceux de l’individu. »
    Paragraphe 119 : « Le système n’existe pas et ne peut pas exister pour satisfaire les besoins des hommes. C’est plutôt la conduite humaine qui doit être modifiée afin de répondre aux besoins du système. »
    Paragraphe 139 : « On peut concevoir que les problèmes écologiques soient un jour résolus par un plan rationnel et détaillé mais cela arrivera, si cela arrive, parce que c’est à long terme dans l’intérêt du système. En revanche, il n’est pas dans l’intérêt du système de préserver l’autonomie des petits groupes. Il est dans son intérêt au
    contraire de contrôler le comportement humain. Ainsi, tandis que des considérations pratiques peuvent le contraindre à une approche rationnelle et avisée des problèmes écologiques, des raisons pratiques tout aussi puissantes le pousseront à réglementer le comportement humain de manière toujours plus contraignante, de préférence par des moyens détournés. »

    Paragraphe 166 : « Deux tâches se présentent à ceux qui haïssent la servitude à laquelle le système industriel réduit
    les hommes. Premièrement, nous devons travailler à élever le niveau de stress à l’intérieur du système de façon à augmenter les chances de le voir se rompre ou de façon à l’affaiblir suffisamment pour qu’une révolution devienne
    possible. Deuxièmement, il importe de développer et de propager une idéologie s’opposant à la technologie et à la société industrielle. Les usines devront être détruites. Les livres techniques brûlés, etc. »

    Paragraphe 182 : « La plupart des révolutions ont un double but : l’un est de renverser une forme ancienne de société, l’autre d’en construire une nouvelle. Nous n’avons aucune illusion sur la possibilité de créer une nouvelle forme de société qui serait idéale. Notre but se limite à la destruction de la forme de société actuelle. »
    Paragraphe 231 : « Tout au long de ce texte, nous avons développé des thèses imprécises et d’autres qui auraient mérité des nuances ou des restrictions. Et quelques unes de nos affirmations sont peut-être franchement erronées sans oublier le fait que dans ce type d’analyse le jugement intuitif a sa part et conduit parfois à des erreurs. »


    ON NOUS DIRA QUE KACZYNSKI ÉTAIT FOU, un serial killer, mais il n’est pas le seul scientifique à
    s’opposer au développement technologique. En 1972, un des plus grands mathématiciens
    de l’époque, Alexandre Grothendieck, renonce à la recherche et l’explique dans un discours intitulé : Allons-nous continuer la recherche scientifique ? Il affirme alors que la civilisation occidentale n’a pas d’issue. En 2000, Bill Joy, informaticien de génie, démissionne après avoir écrit :
    Pourquoi le futur n’a pas besoin de nous. Il y annonce par anticipation les catastrophes liées au développement des GNR (génétique, nanotechnologies, et robotique).
    Il n’y a pas que des scientifiques ou des solitaires. Il n’y a pas besoin d’être un expert pour exprimer un rejet en actes de la société industrielle et du progrès. Citons les luddites qui pratiquaient le sabotage des premières machines à l’endroit même où est apparue la révolution
    industrielle. Des luttes anti-nucléaires à l’opposition au TGV Lyon-Turin, il existe un refus de ce
    monde de merde qui prend aussi la forme de l’action directe.


    VITE, DÉTRUISONS LA SOCIÉTÉ INDUSTRIELLE.